La contamination croisée par Pseudomonas aeruginosa : mythe ou réalité ?

Dr Jacques-Édouard Marcotte
Pneumologue
Hôpital Ste-Justine
Montréal (Québec), Canada

 

La contamination croisée est la transmission d’un germe d’un sujet à un autre. La contamination par Pseudomonas aeruginosa est décrite dans la littérature scientifique depuis plus de 15 ans.

L’historique de la contamination croisée

C’est au début des années 80, suite à l’augmentation dans certaines cliniques, de l’incidence de sujets infectés ou colonisés par Burkholderia cepacia (appelé autrefois Pseudomonas cepacia), qu’est d’abord apparue la question du risque de contamination croisée.

En 1984, l’équipe du Hospital for Sick Children de Toronto démontre une hausse de l’incidence d’infection à B.cepacia mais sans évidence de contamination croisée(1). En 1985, l’équipe de Tablan publie un article suggérant que la colonisation par Pseudomonas cepacia soit un phénomène endémique plus fréquent chez les patients fibro-kystiques hospitalisés ayant une atteinte sévère (2).

En 1983, suite à la hausse de colonisations par B. cepacia, le groupe du Dr Thomassen de Cleveland, en Ohio, prend des mesures préventives afin de diminuer l’incidence de nouvelles colonisations. Ces mesures consistent à séparer les sujets colonisés des sujets non-colonisés lors de séjours dans des camps d’été et lors des hospitalisations (étages différents pour les deux groupes lors des séjours intra-hospitaliers). Suite à ces mesures, on note une diminution importante des nouvelles colonisations par B. cepacia par année ; celles-ci passent en effet de 8.4% en 1983 à 1.7% en 1984 (3).

Par la suite, plusieurs articles sont publiés sur l’étude des ribotypes (code génétique) de B. cepacia afin de déterminer la présence ou non de contamination croisée. En 1992, le groupe de Taylor (4) démontre  qu’entre 1987 et 1991, 33.3% des patients nouvellement colonisés par B. cepacia partagent un germe ayant le même ribotype, c’est-à-dire la même configuration génétique. Ces résultats suggèrent une acquisition nosocomiale (acquise en milieu hospitalier) de B. cepacia mais ne prouvent toutefois pas l’existence de contamination croisée.

La même année, un éditorial sur le risque de contamination croisée est publié dans la prestigieuse revue The Lancet (5). Les auteurs y stipulent que si ce risque est difficile à admettre, il ne peut être ignoré. En 1993, plusieurs publications démontrent clairement l’existence de contamination croisée surtout lors de séjours dans les camps d’été (6-8). On conseille alors que les mesures préventives pour diminuer cette transmission ne soient pas limitées aux hospitalisations mais étendues aux contacts sociaux dans la communauté.

Suite à ces données, la Fondation canadienne de fibrose kystique émet certaines recommandations sur la prévention de la transmission de B. cepacia. Ainsi, les patients atteints de fibrose kystique infectés à B. cepacia doivent être informés de leur état et mis en garde quant aux activités qui pourraient augmenter le risque de transmission à d’autres patients. De plus, les camps d’été regroupant des patients atteints de fibrose kystique ne devraient plus être encouragés.

Contamination croisée et Pseudomonas aeruginosa

Dès 1986, certains groupes parlent déjà du risque potentiel de contamination croisée par Pseudomonas aeruginosa (9-11). En 1983, une équipe danoise, sous la direction du Pr Høiby, avait noté une « épidémie » de Pseudomonas aeruginosa multirésistants. Le problème avait été alors quasi enrayé par l’instauration de groupes distincts (cohortes) de patients lors des visites en clinique et des hospitalisations. Voici le détail de ces différentes cohortes :

  1. Cohorte sans Pseudomonas aeruginosa.
  2. Cohorte avec Pseudomonas aeruginosa sensible.
  3. Cohorte avec Pseudomonas multirésistants.
  4. Cohorte avec Burkholderia cepacia.

En 1991, le groupe de Tummler démontre qu’entre 1983 et 1986, 12 des 40 patients nouvellement colonisés par Pseudomonas aeruginosa ont été contaminés lors de séjours dans des camps d’été, à la clinique ou au centre de réhabilitation (12).

En 1986, des mesures préventives de séparation de patients sont instaurées lors des séjours intra-hospitaliers et un programme de désinfection stricte des lavabos et des conduits d’eau est mis sur pied. Un seul nouveau cas de contamination croisée apparaît entre 1986 et 1988 suite à ces mesures et aucun n’est signalé entre 1988 et 1991.

En mars 2000, le groupe danois du Pr Høiby publie son expérience de contamination croisée par Pseudomonas aeruginosa chez des sujets auparavant non colonisés par Pseudomonas (13).  En 1990, 22 jeunes fibro-kystiques participent à un camp d’hiver d’une durée d’une semaine, parmi lesquels 17 sont déjà colonisés par Pseudomonas aeruginosa. Or, au retour du camp, tous sont colonisés. Les 5 participants nouvellement colonisés ont acquis des germes ayant le même ribotype qu’un ou plusieurs des germes présents chez les 17 autres, ce qui démontre un taux de contamination croisée de 100%.

Il est évident que cette contamination est apparue dans un contexte particulier où les contacts étaient étroits et fréquents. Cette étude démontre toutefois qu’il existe une réelle possibilité de contamination croisée par Pseudomonas aeruginosa.

Contamination croisée par Pseudomonas aeruginosa : danger ?

L’infection par Pseudomonas aeruginosa n’a certainement pas la gravité de celle causée par B. cepacia mais est nettement plus fréquente, ce qui laisse croire que son risque de  contamination est plus élevé.

La tendance actuelle de plusieurs groupes canadiens, européens et américains est de tenter d’éradiquer la colonisation par Pseudomonas dès sa première apparition, et ce, en utilisant des méthodes très agressives (antibiothérapie orale et/ou en inhalation, antibiothérapie intra-veineuse, etc.). Ces mesures visent à retarder le plus possible la colonisation chronique par Pseudomonas aeruginosa reconnue pour entraîner une réaction inflammatoire intra-bronchique vicieuse et par la suite, une destruction progressive de l’arbre respiratoire. La contamination croisée avec un germe multi-résistant est certainement à éviter.

Mais jusqu’où devrait aller la prévention?  Il est évident qu’il faut tenir compte des avantages et des inconvénients de toute mesure, aussi préventive soit-elle. Bien que la majorité des jeunes adultes fibro-kystiques soient déjà colonisés par Pseudomonas, il serait possible d’améliorer leur survie et leur qualité de vie si des mesures de prévention contre la colonisation croisée s’avéraient efficaces. Si nous considérons que ces mesures doivent être appliquées, celles-ci devraient certainement être instaurées en milieu pédiatrique et poursuivies en milieu adulte.

Si l’expérience avec B. cepacia nous incite à la prudence, il n’en demeure pas moins que  la problématique entourant la contamination croisée est complexe. En l’occurrence, il s’agit actuellement d’une question de perception, de vision, et de philosophie.

RÉFÉRENCES

  1. ISLES A. Macclusky I.,COREY M. et al. Pseudomonas cepacia infection in Cystic fibrosis: an emerging problem.  J. Pediatr. 1984 : (104) 206-10
  1. TABLAN O.C., CHORBA T.L., SCHILDLOW D.W. et al. Pseudomon cepacia colonization in patients with cystic fibrosis: risk factors and clinical outcome. Pediatr. 1984 (107) 382-87.
  1. THOMASSEN M.J., DEMKO C.A., DOESHURT C.F., et al. Pseudomonas cepacia: Decrease in colonization in patients with cystic fibrosis. Am Rev Resp Dis. 1986 (34) 669-71.
  1. TAYLOR R.F.H., DALLA COSTA L., KAUFMANN M.E. et al. Pseudomonas cepacia pulmonary infection in adults with cystic fibrosis: is nosocomial acquisition occuring? J of Hosp. Infect. 1992 (21) 199-204
  1. Editorials Lancet 1992 (339) 1385-86
  1. GOVAN J.R., BROWN P.H., MADDISON J. et al. Evidence for transmission of Pseudomonas cepacia by social contact in cystic fibrosis.  Lancet  (42) 15-19.
  1. SMITH D.J., GUMERY L.B., SMITH E.G., et al. Epidemic of Pseudomonas          cepacia in an adult cystic fibrosis unit: evidence of person-to-person         transmission. J. of Clin. Microbiol. 1993 (31) 3017-3022.
  1. Pseudomonas cepacia at summer camps for persons with cystic fibrosis in MWR-Morb-Mortl-Wkly-Rep. 1993 (42) 456-459
  1. GROTHUES D., KOOPMANN U., VON DER HARDT H. et al. Genome fingerprinting of Pseudomonas aeruginosa indicates colonization of cystic fibrosis siblings with closely related strains. J Clin Microbiol 1988 (26) 1973-77
  1. OJENIYI B., HOIBY N., ROSDAHL V.T., et al. Prevalence and persistence of                 polyagglutinable Pseudomonas aeruginosa in isolates from cystic fibrosis patients.  Acta Pathol Microbiol Immunol. Scand. 1991 (99)  87-195
  1. PEDERSEN S.S., KOCH C., HOIBY N., et al. An epidemic spread of multiresistant Pseudomonas aeruginosa in a cystic fibrosis centre. J. Antimicrob. Chemother 1986 (17) 505-516.
  1. TUMMLER B., KOPMANN U., GROTHUES D., et al. Nosocomial acquisition of Pseudomonas aeruginosa by cystic fibrosis patients. J of Clin  Microbiol 1991 (29) 1265-67
  1. OJENIYI B., FREDERIKSEN B., HOIBY N.  Pseudomonas aeruginosas cross-infection amoug patients with cystic fibrosis during a winter camp. Pediatric Pulmonology 2000 (29) 177-181.

 

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